Une bibliothèque trop bourdonnante pour être honnête


      À ce moment, une odeur aigre et doucereuse se répandit dans la pièce. Le bourdonnement familier s'était tu et un miroitant silence le remplaça avec ostentation. Nous nous tournâmes vers la bibliothèque qui suintait une humeur visqueuse. La Plume s'en était éloigné du plus loin qu'il l'avait pu sans entrer dans notre champ de vision. À sa manière, il était très pudique, bien qu'il s'enorgueillît de sa nudité apparente et que sa patine n'eût rien à envier aux chefs-d'oeuvre classiques.
      Je pris un livre dans les mains. Il traînait derrière lui un filet de bave ombilicale qui traçait dans l'air d'étranges arabesques. Je me méfiais de leurs circonvolutions abstraites, de peur qu'Asdrad ne se mît de la partie. En ouvrant les pages, je perçus un certain changement. L'encre des mots avait coulé le long du papier, mue par quelque attraction sub-terrestre. Les ouvrages étaient dorénavant illisibles, vidés de toute substance. "Depuis quand ne les a-t-on pas ouverts ?" me demandais-je. Bertrand se permit une remarque :
      — Le papier a recraché toute son encre. On pourrait s'en resservir dès maintenant.
      Et il avait raison.
      — Le Savoir a le sommeil léger, lui rétorquais-je sans comprendre.
      — C'est donc cela, exorcisa-t-il, songeur.
      — Il faut bien une raison à tout, mentis-je alors.

      J'avais les yeux rivés sur La Plume, mais il profita d'un clignement pour changer de pose. Il était aussi farceur qu'une enclume, le style en plus.

      — Eh bien soit, concluais-je. Acceptons le changement dès lors qu'il a déjà eu lieu.
      — Mais c'est une horreur, on va perdre tout ce qu'on a jamais su!
      — Au contraire, nous allons tout réécrire en mieux. Ne vois-tu pas les éclairs de génie qui traversent mon esprit ?

     La Plume murmura d'approbation contenue.
     Scarlet O'Hara elle-même semblait prise de frénésie. Des fourmis couraient si vite dans ses doigts qu'ils en devenaient brumeux. Si ses mains avaient su parler, il eût fallu les faire taire.
     Nous commenηβmes alors à griffonner des théories mathématiques entières avec des bouts de crayons trouvés ηà et là. Les papiers passaient de main en main, annotés fiévreusement. Des pans entiers de la connaissance se dévoilaient devant nos yeux, circonvolués dans des cursives si abstraites que leurs règles d'écriture n'avaient pas été posées. Quiconque a déjà vu un feu de Saint Elme percevrait sans doute cette génération quasi-spontanée comme une analogie flagrante. Pour ma part, je ne savais même pas de quoi il s'agissait. Mais des langages nouveaux glissaient sous nos plumes, des mots jamais encore prononcés s'y faisaient jour. Asdrad lui-même bégayait de béatitude devant ce symbolisme enchevêtré. Pourtant, il est une fin en chaque chose et celle-ci arriva par surprise. L'orage se calma — métaphoriquement parlant, les cieux étant restés cléments —, et la félicité se répandit dans nos esprits.
      Nos ombres mouvantes dans la lumière des flammes mimaient un duel à l'épée.

      — Quand donc cesseras-tu ces enfantillages, Asdrad ? lançais-je avant de me rasseoir dans le fauteuil.
      — Puis-je me retirer, maintenant ? se permit Bertrand d'une façon courtoise.
      — Bien sûr, tu es chez toi, non ?
      — C'est vrai, admit-il.
      Et il s'assit dans le fauteuil à ma place.
      Il ne me restait plus qu'à endosser son rôle, ce qui n'était pas difficile, puisque c'était le mien.


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