Retour discursif, ou discussion récurrente ?


      Quand je retournais au salon, Bertrand était parti faire une course et La Plume avait repris une pose plus conforme à la statuaire orientale. J'en profitais pour m'asseoir dans le fauteuil qui ondula sous mes fesses. Les messages d'Asdrad étaient parfois peu compréhensibles. Dans mon dos, la bibliothèque bourdonnait.

      Le retour de Bertrand mit fin à ma somnolence.
      — J'ai la curieuse impression qu'on transcrit nos paroles, lui avouais-je.
      En bon majordome, Bertrand camoufla son étonnement.
      — Il ne peut s'agir que d'un auteur anonyme.
      Le silence plana comme une feuille morte l'espace d'un instant. "D'où viendra le vent ?" semblait-il dire.
      — Je le soupçonne même apocryphe, ajouta Bertrand qui avait peur de perdre la main.
      — J'entrevois ce que tu veux dire, ou du moins je le pressens, lui répondis-je plus tard avec un tact mesuré.

      Un tata-tatoum reconnaissable entre tous, comme il s'en produit le plus souvent lorsque des roues métalliques passent à grande vitesse sur des rails qui se succèdent, enfla brusquement dans le salon. L'invitation au voyage impétueusement intrinsèque nous poussa vers la fenêtre pour y voir sinon plus clair, du moins plus loin. Il ne s'agissait en fait que d'un train qui passait là, sans doute en quête d'un raccourci. À son bord, un homme — ou était-ce quelque apparition honteusement surnaturelle, comme le suggérait notre vue brouillée ? — nous regarda avec le plus grand étonnement. Nous n'eûmes pas le temps d'aller plus avant : le passager et son locomoteur engin se dopplérisaient à grand renfort de sifflets de chef de gare. Nous crûmes un instant entendre le nom du prochain arrêt mais le vent avait tellement distordu le son que nous retournâmes à nos places respectives, bien qu'un peu déçus.
      De toute façon, aucun rail ne serait posé là avant des décennies.

      Je sautais alors de l'ornithorynque au moloch horridus (ou roi cornu) avant que Bertrand n'ait eu le temps de dire un mot.
      — Où sont-elles, ces capitales errantes montées sur le dos des éléphants et dans les chars à boeufs, celles qui avaient quartier d'été et résidence d'hiver ? Et où sont-elles, ces capitales bicéphales, telles Necheb et Nechen dans l'antiquité égyptienne qui se jaugeaient du coin de l'oeil de part et d'autre du Nil ? Peux-tu me le dire, Bertrand ?
      Je repris mon discours sous le regard intéressé du susnommé.
      — Les capitales d'aujourd'hui ne sont plus que des fossiles qui s'enfoncent dans les strates du temps, lent prélude à l'archéocratie qui rendra le pouvoir aux morts.
      — Non, non, ce n'est qu'un subterfuge! m'interrompit-il. L'immobilité de la stèle cache la vie de l'âme. Voici venue l'ère de la néocratie! La cité, et par là même le pouvoir qu'elle recèle, y suit le principe du clair-obscur : chaque élément visible camoufle en son sein une myriade d'autres choses.
      — Mais quels sont-ils, ces phénomènes qui glissent dans l'ombre dès qu'on en parle ?
      — Là est bien la difficulté de l'analyse. Leur fuite précipitée n'est observable que grâce aux brèches qu'ils laissent derrière eux. On se retrouve comme des enfants devant un tamis ponctué de creux divers qui se comblent trop vite alors que nos idées ne sont qu'à un stade pré-formel, c'est-à-dire encore amorphe.

      — Il convient de ne pas trop s'attarder à l'étude de l'univers car sa lecture est destructrice, théorisais-je. Dès lors qu'un phénomène est élucidé, il se dépêche de changer de forme pour redevenir inaccessible.
      — Ainsi en est-il des langages, me coupa-t-il prémonitoirement.
      Je le dévisageais avec un murmure inaudible dans le regard. Contrit, il me laissa continuer.
      — On sait parfois — quand on ose s'en souvenir — qu'il existait autrefois des langues beaucoup plus aptes à décrire le monde, bien que cette connaissance soit le fait de ragots peu dignes de foi. Il existait, dit-on dans le demi-sommeil, des mots si longs qu'une journée entière ne suffisait pas à les prononcer. Quelques exemples évoluent encore dans certains dictionnaires. Par exemple, tautologiais-je (ou bien me répétais-je simplement), connais-tu l'adjectif matutinal ? La définition qu'on en donne est identique à celle de matinal. Qui utiliserait un mot plus long pour dire la même chose ?

[gargouille]      Un raclement de gorge aux sonorités métalliques se fit entendre. C'était La Plume, avec sur le visage l'expression d'une gargouille souffrant de vertige. Il s'excusa muettement.


      — Un fait est certain  : il y a dans matutinal une sémantique si abstraite, des connotations si dangereuses, que ce mot est voué à un oubli systématique, continuais-je. Pourtant, il ne compte qu'une syllabe de plus que son successeur. Quelle puissance recelaient donc ces mots si longs qu'on devait les écrire sur des rouleaux entiers ? Il est plus sage de ne pas se poser la question, sous peine un jour d'y trouver une réponse.


Une bibliothèque trop bourdonnante pour être honnête


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